Préservons la culture et les cultures camerounaises
Par Serge Tchaha
«Je suis de ceux qui prétendent que nous avons su au cours des cinq dernières décennies bâtir une culture propre à l’ensemble du peuple camerounais»
La culture: un enjeu crucial
Il me semble qu’il est évident que la culture est un enjeu central pour tout peuple. Peut-on être un peuple sans une culture? Je réponds non. Pour ma part, notre culture, c’est ce que nous sommes profondément. Ce sont les valeurs que nous désirons transmettre à nos enfants, c’est la manière dont nous voyons le monde, ce sont les rites que nous pratiquons pour célébrer nos morts… C’est aussi la musique sur laquelle nous dansons comme un seul Homme, bref c’est ce que nous sommes. Nos artistes apparaissent donc de ce point de vue comme absolument essentiels dans notre société puisqu’ils contribuent à définir notre personnalité en tant que peuple. Ils nous aident à nous définir par rapport aux autres. Autrement dit, en chantant du Makossa, du Bikutsi ou du Manga Be, ils permettent à d’autres peuples à la fois de découvrir nos langues traditionnelles et nos aires de célébration. Par ailleurs, par le simple fait de chanter le Makossa, ils nous permettent de définir nos spécificités par rapport aux autres peuples qui remplissent la terre, puisque ce rythme est d’abord si ce n’est exclusivement le nôtre. Vous conviendrez donc avec moi que «préserver la et les cultures camerounaises», relève de la plus haute importance.
Il existe une culture propre à l’ensemble du peuple camerounais et elle mérite d’être préservée
Beaucoup pensent et affirment même que nous ne sommes pas encore un peuple, que nous ne sommes pas une nation. Pour ma part rien n’est plus faux! Entendons nous bien! Je ne dis pas que la cohésion nationale est on ne peut plus irréprochable au Mbo’a. Dans quel pays – qui peut être pris au sérieux – au monde aucun effort n’est fait pour promouvoir l’unité nationale?
J’avoue que nous sommes une jeune nation, mais nous en sommes une! Nous avons une culture extrêmement propre au peuple qui remplit d’intelligence et d’amour ce pays d’Afrique centrale frontalier avec: le Nigéria, le Tchad, le Gabon, le Centrafrique, la Guinée équatoriale et le Congo Brazza. Permettez-moi de démontrer. Nous possédons un ensemble d’éléments culturels dans lesquels tous les Camerounais, qu’importe leur village ou leur province d’origine, se reconnaissent. Présentons quelques uns en vrac:
1. Musique
Serait-il faux de prétendre que tous – je caricature pour les besoins de la démonstration – les Camerounais ont dansé et aimé Grâce Decca? Petit pays? Ndedi Éyango? Talla André Marie? Serait-ce aberrant de dire que nous avons tourné les reins sur Le mari d’autrui est sucré de Sergéo Polo & Njohreur? Quel Camerounais n’est pas fier du parcours mondial de la chanson WAKA WAKA de Zangaléwa – récemment reprise par la chanteuse sud-américaine SHAKIRA – ou de la chanson Soul Makossa de Manu Dibango qu’a reprise le plus grand chanteur au monde, Michaël Jackson? Qui ne se sent pas frère de Manu? Qui dit d’abord de lui qu’il est Douala? Qui ne le voit pas comme Camerounais? Quel dibo du Mboa ou quelle Nga peut vraiment tel qu’elle ne le ya pa mo?
2. Nourriture
L’art culinaire m’apparait comme un des éléments fondamentaux de l’identité culturelle des peuples. D’après Nicolas Sarkozy «la gastronomie est un élément essentiel de notre patrimoine. C'est pourquoi je souhaite que la France soit le premier pays à déposer dès 2009 une candidature auprès de l'Unesco pour permettre la reconnaissance de notre patrimoine gastronomique au patrimoine mondial», avait déclaré le chef de l'Etat français, lors de l'inauguration du Salon de l'agriculture 2010». L’on me pardonnera de manquer de respect à certaines de nos sœurs. Je suis de ceux qui pensent que la camerounité ou la camerounaiserie d’une go du Mbo’a se mesure à sa capacité à cuisiner des mets que tous les camerounais aiment. – Toutes celles qui pensent que leur mari doive obligatoirement cuisiner m’excuseront de considérer qu’une femme rend heureuse les membres de sa famille en préparant avec amour des plats pour celle-ci. Revenons à la camerounité ou la camerounaiserie d’une go du Mbo’a. Je prétends qu’une camerounaise, une vraie sait préparer, pour celui qu’elle aime, du Ndolè et du Poulet DG. Je vous invite à nous proposer d’autres plats qui sont désormais considérer comme typiquement camerounais mais, pour ma part, ces deux là s’imposent tout naturellement.
3. Humour
L’humour fait aussi partie de notre patrimoine. Cela est sans conteste dû à celui qui se faisait appeler Jean-Miché Kankan. Son œuvre est à la fois colossale et remarquable. Il a permis de vulgariser par ses textes et ses sketches, l’art oratoire et le théâtre à la camerounaise. Avouons que nous le considérons tous comme un Camerounais, pas comme quelqu’un originaire de telle ou telle autre région du Cameroun. Avouons qu’il nous a tous fait rire et que nous prenons grand plaisir à le réécouter. Voilà un autre exemple qui m’autorise à penser que, quoi que l’on dise, nous avons un vaste patrimoine commun. Que l’on soit Bassa’a, Bamiléké, Douala, Foulbé, Haoussa ou encore Eton, nous nous reconnaissons dans ces éléments culturels et nous y sommes viscéralement attachés. De mon modeste point de vue, Jean-Miché Kankan n’a pas encore eu un remplaçant à sa hauteur mais qui peut dire sans rire qu’il n’aime pas les sketches de Tagne condom et Fingon Tralala ou encore Selavie? Bien sûr que tous les pays au monde ont des musiciens, des humoristes mais, je veux seulement faire remarquer que notre mémoire collective est peuplée de personnages qui nous lient tous, dans lesquels nous nous reconnaissons. N’est ce pas cela avoir une culture?
4. Football ou Lions Indomptables
Pour le spécialiste canadien du marketing sportif, André Richelieu, Ph.D., le sport au même titre que le cinéma ou la musique fait partie de la culture des peuples, des nations. De son côté, John Carlin, l’auteur de l’essai INVICTUS – qui a été récemment joué au cinéma et a mis en vedette Morgan Freeman dans le rôle de Nelson Mandela – explique clairement que le football faisait partie de l’identité noire et le rugby relevait de celle des blancs, des afrikaners. Des noirs considéraient le rugby comme une religion pour les afrikaners. Vous avez raison de penser que le football n’est pas spécifique au peuple camerounais. Mais, il fait partie de nous. Je pense que vous me rejoindrez pour affirmer que chaque Camerounais et chaque Camerounaise a une opinion sur le football et particulièrement sur les Lions Indomptables. Je prétends qu’en réalité c’est plus les Lions Indomptables que le football qui fait partie de notre patrimoine, de notre culture. Cela se justifie d’autant plus que les matches des Lions des Indomptables sont pour moi le moment le plus ultime de notre communion. Qui n’a pas connu à Yaoundé le silence absolu qui règne lorsque les Lions jouent? Qui ne souvient pas qu’à Ongola, à ce moment là, les taxis ne roulent plus? Qui ne se souvient pas des cris spontanés et simultanés des voisins lors d’un but de Magic Patrick ou de Papa ÉTo’o?
5. Langue unique?
J’avais en janvier adressé une lettre à l’ensemble des candidats à l’élection présidentielle camerounaise pour les inviter à se prononcer sur la possibilité d’instaurer une troisième langue officielle au Cameroun. Ceux que certains appellent le Camfranglais – que j’appelle le camerounais – me semble être largement parlé par les Camerounais. Tel que dit dans la lettre ouverte, elle sera amendée à notre gré puisque l’académie de cette langue camerounaise sera régentée par nous-mêmes. Cette langue là qui nous unit et nous identifie, notamment lorsque nous sommes à l’extérieur du pays, mérite d’être officialisée, d’être sanctuarisée…
© Les Lions du Cameroun Les Lions Indomptables, un des visages de l'unité nationale camerounaise
6. Religion?
Le socio-politologue, le Docteur Vincent FOUDA, dans Églises chrétiennes et États-nations en Afrique – Un couple tenté par l’adultère démontre entre autres choses, que les Églises ont été à la base d’une conscience nationale. Les uns et les autres ont commencé à avoir une conscience camerounaise parce qu’ils étaient membres d’une communauté, ils partageaient le même Dieu et d’une certaine façon ils voyaient le monde avec le même regard. Je vous parle de cela car en fait, c’est sans doute un des grands manque de notre culture commune. Le fait de ne pas avoir une religion propre à l’ensemble du peuple camerounais, est sans doute une de nos plus grandes faiblesses. Car l’Islam ou le christianisme ne nous sont pas propres. J’ai dit que c’est une faiblesse mais c’est aussi une richesse car pour ma part, préserver nos cultures camerounaises, en réalité, nos religions et coutumes tribales, est importantissime. Avant d’aborder cette partie, je voudrais faire un résumé de mon propos. La culture camerounaise existe, elle est manifeste et elle se manifeste. Plusieurs expressions culturelles sont communes à l’ensemble du peuple camerounais. Nous devons – ce n’est pas le lieu ici de proposer des solutions – tout faire pour préserver et faire prospérer cette culture, car si elle s’éteint, nous ne serons plus Camerounais.
Préservons nos cultures camerounaises
Soyons clairs! Pour ma part, il existe une culture camerounaise, c’est celle dont j’ai rapidement esquissé quelques expressions plus haut. Mais il n’en demeure pas moins que l’attachement à la terre et à la tribu est encore très fort et vivement qu’il en soit encore ainsi pendant longtemps. Ce n’est pas absolument contradictoire car non seulement la diversité culturelle est consubstantielle au Cameroun, c’est comme ça que le pays s’est construit, respire et existe, mais en plus, le savoir, la science et la sagesse qui transpirent de nos traditions doivent se transmettre de génération en génération. Je dois avouer que je préfèrerai les appeler, comme on le fait dans des sciences sociales et en marketing, sous-cultures, la culture étant celle dans laquelle l’ensemble du peuple pourrait se reconnaître. Mais, je pense que ça pourrait faire des débats inutiles…
Vous savez, Kwame Nkrumah disait que c’est parce que je parle Anglais que je suis un Anglais, autrement dit, pour être africain, camerounais, Bamiléké, Bassa’a, Fang, Béti ou Gizhiga, nous devons avoir des us et coutumes qui nous sont spécifiques.
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Nous devons préserver nos langues traditionnelles car elles nous racontent notre histoire, c’est grâce à elles que nous pouvons pratiquer nos rites, ce sont elles qui nous permettent, comme à tous les africains, de maintenir un lien étroit entre les vivants et les morts! Le maintien de ces coutumes et traditions s’avère même stratégique car de mon point de vue, c’est l’une si ce n’est les seules particularités qui nous sont restées après la colonisation. |
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| Serge Tchaha |
Finalement, c’est pourquoi, je disais plus haut que c’est une richesse de n’avoir pas une religion commune à tous les peuples du Cameroun car chacun d’entre eux a une religion, a développé une cosmogonie. Ainsi, on peut ne pas être d’accord avec cela, mais les Bamilékés, diviseraient une semaine de 8 jours et pratiquent le culte des crânes. On peut ne pas être d’accord avec cela, mais les Sawa (qui ne sont pas que constitués de Douala, mais aussi de Bassa’a, de Bakweri,…) célèbrent le Ngondo. Ces peuples de l’eau vont dans les eaux du Wouri recueilli chaque année le message des ancêtres. En quoi ces pratiques sont moins bien que celles de la religion catholique? Qui l’a dit? On peut ne pas être d’accord avec cela, mais les Bamoun, désormais, tous les deux ans, ont leur fête traditionnelle que l’on appelle le Ngouon. Toutes ces expressions de notre culture, de notre identité doivent être préservées sinon nous arrêterons d’être camerounais! 50 ans après les indépendances et en pleine mondialisation, cela m’apparait comme un débat de premier ordre
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