La littérature africaine et la « Bibliothèque coloniale »Malgré les avancées significatives dans la prise en charge critique des littératures francophones, la question des méthodes appropriées pour analyser les phénomènes des textes francophones continue à se poser ici et là. Ce que cette interrogation suppose ou postule, explicitement ou implicitement, c’est la spécificité foncière du texte littéraire francophone par rapport au texte littéraire français. C’est cette spécificité qui ferait que les méthodes utilisées pour étudier les textes littéraires de l’Hexagone, véritable creuset de l’identité française à préserver de toute altération, ne seraient pas toujours appropriées à la saisie de l’africanité, par exemple, des littératures africaines.
1À y voir de près, cette problématique, que d’aucuns pourraient considérer comme dépassée, n’est pas étrangère à la pensée de la frontière qui continue à servir de fondement à l’organisation des études françaises et francophones. En effet, comme le suggérait le critique belge Pierre Piret1, la reconnaissance institutionnelle de la francophonie littéraire n’a pas donné lieu à une nouvelle pensée de la frontière et de la limite. Au lieu d’instaurer une véritable « révolution épistémologique », la transformation survenue avec la reconnaissance théorique de la francophonie littéraire a plutôt donné lieu à un simple déplacement logique tout en maintenant intact, ou presque, l’ancien cadre fondé sur le principe de la disjonction stricte. Et on peut penser que c’est conscient de cela que, avant même le manifeste pour une « littérature monde » qui impliquerait une dé-nationalisation de la langue française, certains jeunes écrivains africains, s’étant autodéfinis comme des « enfants de la postcolonie », avaient demandé d’être considérés d’abord et avant tout comme des écrivains et, secondairement, comme des Africains. Une manière de soustraire leurs textes à l’assignation de l’auteur francophone à un lieu auquel on confère une signification différentielle, limitant a priori la portée de l’œuvre, celle-ci courant alors le risque d’être réduite au statut de document ethnographique.
2Bien que le livre du célèbre africaniste allemand János Riesz focalise l’attention sur le rapport entre la littérature africaine et la « bibliothèque coloniale », c’est-à-dire l’ensemble des textes produits par des explorateurs, des voyageurs, des missionnaires, des administrateurs ou des ethnologues dans le cadre de la raison coloniale, la question du statut de la littérature africaine et de la manière de l’approcher n’en informe pas moins les études présentées dans De la littérature coloniale à la littérature africaine. En effet, dès l’introduction, l’auteur prend soin d’indiquer le lieu d’où il parle en soulignant que « [sa] formation première “philologique” de romaniste et comparatiste allemand [lui] a toujours permis de voir dans les littératures africaines des littératures “comme les autres” » (p. 11). Et il ajoute :
Je n’ai jamais été tenté (ce qui était pourtant l’attente d’un certain public allemand) par une esthétique cherchant à expliquer le propre des textes africains à partir de leur appartenance à quelque tradition ethnique ou leur prétendue « africanité ». Traiter des textes africains comme des textes autres, les soumettre aux mêmes questionnements, cela veut dire : constitution du texte, analyse de ses structures, établissement des contextes (tant historiques que littéraires), des intertextes. (p. 11)
3C’est bien cette posture qui constitue la matrice de la structure de l’ouvrage, laquelle est explicitement suggérée par le sous-titre : Prétextes-Contextes-Intertextes.
4En bref, l’auteur veut montrer que, depuis ses origines, la littérature africaine en langues européennes a eu à se positionner par rapport à une quantité considérable « de textes issus de la littérature coloniale d’une grande variété tant par les genres et la thématique que par le talent de leurs auteurs » (p. 5). L’histoire de la littérature africaine peut se saisir comme un long et patient processus de positionnement et d’émancipation des auteurs et du discours africain par rapport à ce lourd héritage que V. Y. Mudimbe a baptisé du nom de « bibliothèque coloniale ». Pour J. Riesz, ce procès de déploiement de la littérature africaine au cours du siècle dernier s’effectue en deux temps : « une imitation au début presque servile des “prétextes” (ou faut-il dire des “préceptes”?) » qui a, petit à petit, cédé la place à « une prise de distance, ponctuelle et limitée d’abord, jusqu’à un renversement total et sans ménagement des règles proposées par le colonisateur » (p. 7).
5Cette dynamique de prise de distance ou d’émancipation d’un « contexte » — le contexte idéologique et littéraire colonial — et de création de nouveaux « intertextes » avec des écrivains contemporains ne s’est pas arrêtée avec les Soleils des Indépendances. Bien au contraire, elle a continué sa trajectoire jusque chez les auteurs de la « Postcolonie ». Ainsi, vers la fin des années 70 et le début des années 80, l’Ivoirien Jean-Marie Adiaffi et le Congolais Lomami Tchibamba sont revenus sur le lourd héritage de l’époque coloniale pour en faire le procès. De même, des romanciers postérieurs comme Amadou Koné et Sony Labou Tansi sont entrés en lice contre des auteurs coloniaux (Robert Delavignette et Georges Conchon) et post-coloniaux, comme Patrick Grainville, qui continue à projeter ses fantasmes sur l’Afrique. En conséquence, pour J. Riesz, ce qui fait l’unité des littératures africaines en langues européennes, c’est moins une âme africaine, comme cela fut affirmé à une certaine époque, que ce rapport entre les textes de la bibliothèque coloniale et ceux des Africains pour qui « écrire, c’est déjà protester. Copier un modèle » (p. 47) et, après coup, une fois venu le temps de la prise de conscience, s’en distancier dans un processus d’autonomisation ou de libération. Pour l’africaniste allemand, c’est dans la mesure où l’on tient compte de ce rapport que les textes coloniaux, comme les textes africains de la période coloniale, « acquièrent leur pleine signification » :
[J]e voudrais donc défendre la thèse que non seulement [la littérature coloniale] gagne en relief si on la lit en parallèle avec la littérature africaine de l’époque […] mais aussi qu’elle ne prend toute sa signification qu’à partir de la littérature africaine en langue française parlant de la même époque, traitant les mêmes événements, présentant les mêmes personnages et discutant les mêmes idées.
L’inverse est également vrai, au moins en partie : la plupart des textes africains des années 1920, 1930, 1950 n’acquièrent leur pleine signification, tant au niveau idéologique qu’au niveau strictement littéraire (intertextuel, interdiscursif), que devant la toile de fond de la littérature coloniale. Pour les contemporains, les intéressés eux-mêmes, cela ne faisait pas de doute […]. (p. 45)
6Pour illustrer cette thèse, l’ouvrage se subdivise en quatre grandes parties. La première, qui a pour titre « Généralités » (p. 13-86), focalise l’attention sur les influences de la production du champ littéraire européen, plus précisément celle de l’époque coloniale, sur la production des auteurs africains de la première et de la deuxième génération. Ici, l’auteur fait remarquer que, mis à part les contacts personnels entre auteurs africains et auteurs européens, la Bible, The Pilgrim’s Progress de Bunyan et les grands classiques des langues européennes « constituent la principale source d’inspiration des auteurs africains » (p. 23). Mais au temps de la fascination et de l’admiration qui conduit à la traduction en langues africaines et à l’imitation servile des grands classiques de langues européennes succédera un moment de réaction des auteurs africains « contre le monopole européen du discours dans le “champ littéraire africain” » (p. 39), un discours constitué par une abondante littérature coloniale nourrie par des explorateurs, des géographes, des journalistes, des missionnaires et des administrateurs coloniaux dont le propos sert à légitimer la colonisation. Ainsi, Ville cruelle (1953), le premier roman de l’emblématique Mongo Beti, se moque sans cesse des explorateurs, géographes et journalistes. Et, fait historique important dans l’établissement d’un nouveau champ littéraire africain dans les années 1950, la première querelle littéraire entre auteurs africains, en l’occurrence Mongo Beti et Camara Laye, porte sur le « discours “correct” par rapport à l’Afrique, indépendant de propos européens » (p. 39). Cette partie du livre comprend aussi une intéressante étude sur l’imagerie coloniale et son impact sur les études littéraires et historiques. En bref, la première partie, consacrée aux généralités, montre que le rapport entre la littérature coloniale et la littérature africaine fonctionne comme le rapport entre l’hypotexte et l’hypertexte. Ce rapport induit deux démarches distinctes chez celui qui étudie les textes littéraires africains de la première et de la deuxième génération. La première démarche doit consiste à « s’interroger à propos de la transformation qui a lieu lors du passage de l’hypotexte à l’hypertexte ». Ce qui est en cause, ici, c’est « la quantité des modifications apportées au texte antérieur par le texte subséquent » (p. 47). La deuxième démarche doit analyser les « modalités qui caractérisent la relation d’un texte par rapport à un autre précédent » (p. 47). Il s’agit ici de voir sous quel régime (ludique, humoristique, sérieux, polémique, satirique ou ironique) la relation entre l’hypotexte et l’hypertexte s’effectue.
7Dans la deuxième partie, « Le contexte colonial et ses aléas littéraires » (p. 89-222), l’auteur focalise l’attention « sur les spécificités de la production littéraire à l’âge colonial » (p. 12). Il montre, par exemple, qu’après le choc de Batouala de René Maran, qui avait présenté la vie coloniale dans ses aspects sombres, il y a eu, certes, des réactions des auteurs visant à rétablir et à consolider la doxa coloniale, mais aussi d’autres auteurs coloniaux, comme Robert Randau, auteur de Le chef des porte-plume (1922), et Louis Faivre (pseudonyme de Robert Delavignette), auteur de Toum (1926), qui ont vu dans le choc causé par René Maran une stimulation à aller plus loin « dans la remise en question de l’œuvre coloniale de la France, dans la présentation sans ménagement de la société coloniale, dans la peinture des effets dévastateurs du colonialisme sur les sociétés indigènes africaines » (p. 108). D’autres chapitres portent sur l’apport capital des illustrations au texte colonial, surtout dans sa volonté d’embrasser une réalité africaine plus large que le seul héroïsme militaire » (p. 144) et sur les paradoxes de la politique linguistique française depuis la période coloniale.
8La troisième partie est consacrée aux « réponses » que les auteurs africains ont élaborées à partir des « prétextes » coloniaux. Conformément à la méthode préconisée au début, à savoir que les textes africains des années 1920 à 1950 n’acquièrent leur pleine signification que sur la toile de fond de la littérature coloniale, l’auteur propose des lectures nouvelles et stimulantes, de romans comme Le Docker noir (1956) de Ousmane Sembene, Jusqu’au seuil de l’irréel (1976) de l’Ivoirien Amadou Kone — qui apparaît comme une réponse aux Paysans noirs (1931) de Robert Delavignette —, et Saint Monsieur Baly (1973) de William Sassine, qui « se donne à lire en opposition à un […] discours utopique et triomphaliste de l’époque coloniale » (p. 294). Ce qu’illustre ce dernier roman peut s’appliquer aux autres textes africains étudiés : l’individu qui y apparaît « est héritier d’un ensemble de discours, de formes rhétoriques et littéraires auxquels il ne peut se soustraire, mais qu’il peut reprendre et réutiliser, retravailler et reformuler, démolir et déconstruire, mettre quelque chose à leur place qui s’inspire d’autres formes et d’autres discours encore » (p. 295-296).
9Enfin, la quatrième partie porte sur une problématique qui a accompagné la littérature africaine dès ses débuts, à savoir la problématique du public de la littérature africaine. Pour l’auteur, l’affirmation selon laquelle l’écrivain africain s’adresse à un public essentiellement européen pourrait être, dans beaucoup de cas, une complaisante vue de l’esprit, de même que les interprétations fondées sur cet a priori. Tous les textes des années 1930 et 1940, suggère-t-il, « gagnent à être relus dans la perspective intra-africaine qui est aussi celle de nombreux débats qui ont eu lieu en AOF dans les années 1930 et 1940 » (p. 372). Ici, l’analyse des débats entre jeunes écrivains et intellectuels dans les périodiques tels que Paris-Dakar, Dakar-Jeunes, Paris-Bénin est instructive, car le forum des discussions qu’on pouvait y lire a concerné un lectorat plus nombreux que celui des « Revues nègres » à Paris dans l’entre-deux guerres (p. 372). Toutefois, en ce qui concerne les écrivains contemporains, J. Riesz pense que le fait d’écrire en une langue héritée de la colonisation reste un problème réel, surtout si on l’aborde sous l’angle de la problématique chère à Joseph Ki-Zerbo : « L’Afrique est le seul continent qui ne dispose pas d’un système contrôlé d’auto-reproduction collective. » (p. 380) Cette dernière partie se termine en soulignant une avenue négligée dans le traitement des littératures africaines : il s’agit de la signification et des enjeux de l’iconographie, des portraits ou illustrations photographiques qui accompagnent les productions littéraires africaines, qu’il s’agisse d’ouvrages de synthèse, d’autobiographies d’auteurs africains ou d’illustration de couverture.
10Dense, couvrant vingt ans de recherches patientes (1986-2007), De la littérature coloniale à la littérature africaine est un livre qui mérite d’être lu. Il retrace l’évolution de la littérature africaine en accordant une place importante aux stratégies utilisées par les auteurs et en ouvrant ici et là des pistes de recherches. En somme, l’ouvrage permet de jeter sur les littératures africaines un regard nouveau. On espère que le second volume, qui rassemblera d’autres études rendant compte de la riche carrière de János Riesz, ira encore plus loin dans l’ouverture de nouvelles pistes.
















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